l'opération
Oui, lors de cette consultation, les radios prises pouvaient que ma croissance semblait assez avancée pour que l'on puisse m'opérer.
Je n'avais pas trop de crainte pour cette intervention. D'autres filles avant moi, 3 ou 4 l'avaient déjà subie. Déjà pratiquée couramment aux USA, elle consistait à prélever, lors d'une première opération, une partie longitudinale de l'os de chaque tibia puis, une quinzaine de jours plus tard, le choc de la première anesthésie effacé, à aller implanter les 2 greffons prélevés sur les tibias, le long de la colonne vertébrale en les ancrant au début et à la fin de la courbe (pour moi en haut, après les cervicales et jusqu'en bas sur la dernière lombaire je crois) Les greffons se collaient à la vertébre sur laquelle ils étaient ancrés, se rejoignaient et se confondaient au milieu et la partie inférieure s'ancrait, elle aussi sur sa vertèbre. Ainsi, la partie de la colonne vertébrale qui s'affaissait était maintenue comme par un tuteur et la scoliose n'évoluait plus. Depuis, la médecine a bien évolué, les greffons des tibias ont été remplacés par des tresses de metal et surtout, l'évolution de la scoliose a pu être contenue grace à une gym appropriée.
Donc, dans un premier temps, on me coula dans un nouveau corset de platre. Un peu particulier celui-ci. Il montait bien sur jusqu'au menton mais surtout, il enserrait aussi ma cuisse gauche. Après séchage, il fut coupé au milieu comme les autres mais au lieu de 2 tendeurs, il n'en avait plus qu'un, celui de droite étant remplacé par une sorte de charnière. Ainsi, quand on faisait monter le tendeur de gauche, le corset s'incurvait sur la droite, contrariant ainsi la courbure de ma colonne vertébrale. Et ainsi, jour après jour, tour de vis après tour de vis, ma colonne vertébrale était rebasculée dans le sens opposé du S qu'elle formait afin d'arriver à une courbure le moins incurvée possible. Bien sur, ce n'était pas évident. Au début, étant encore presque droite, je pouvais encore sautiller un peu (une hanche était platrée) mais très vite cela devint plus difficile. J'étais maintenant, presque en permanence, allongée sur un chariot mais la vie n'en continuait pas moins. Repas, toilette, gym, cours, tout se pratiquait encore à Saint Fargeau. Seules les escapades à Paris ne pouvaient plus avoir lieu mais Tatie venait me voir chaque mois au moins
Au bout de quelques mois (?) le tendeur avait été tellement tendu que, si je me mettais debout, mon bras droit touchait naturellement par terre. Il était temps de m'opérer.
Je retournais donc à Saint Vincent de Paul, en ambulance afin d'y subir l'opération car St Fargeau n'avait pas de salle d'opération. On ne me remis pas à l'annexe Jalaguier mais dans une grande salle où étaient soignés les opérés.
Je n'avais pas peur de l'opération. J'avais déjà été opérée car, lors d'un de mes séjours en vacances chez mes parents, j'avais trouvé le moyen d'avoir une crise d'appendicite qu'il fallait opérer d'urgence. Problème pour le chirurgien palois qui n'avait jamais fait ce type d'opération sur une enfant enserrée dans un corset de plâtre. Il fut un temps question de me renvoyer à Paris, mais, le Dr Quenaud autorisa le praticien palois à découper une fenêtre dans mon corset pour accéder à la zone qu'il devait opérer. Bizarrement, même dans ses conditions, tout se passa très bien. Je me remis très vite de l'opération, cicatrisais si bien qu'il peut rapidement refermer la fenêtre et je finis normalement mes vacances.
Donc, je passais sur la table d'opération pour "enlever les tibias" (pas les tibias entièrement, juste une lamelle sur chacun) Je me réveillais avec une énorme cicatrice sur chaque jambe, de la cheville au genoux et des pansements assez impressionnants. Puis, mes jambes cicatrisèrent, on enleva les points et, à l'heure actuelle, après 40 ans, les cicatrices sont toujours là, elles sont si fines que personne ne les remarque si je ne les leur indique pas. Ensuite, après avoir découpé une large fenêtre dans le dos, enlevé la charnière et le tendeur qui furent remplacés par des colonnes en platre destinées à maintenir la position finale du corset, je repassais sur le billard ou le Dr pratiqua la partie périlleuse de l'opération : l'implantation des greffons osseux qui deviendraient comme un nouvel os dans mon dos et tiendrait l'ensemble de mon torse en place. La encore, tout se passa très bien, l'anesthésie, le réveil en salle (il n'y avait pas de salle de réveil à cette époque) et même la greffe car pendant 40 ans, elle a entièrement rempli son rôle. Ma scoliose ne s'est pas aggravée et si mon dos est encore pourvu d'une belle bosse, soulignée par 2 belles cicatrices, si mon souffle est court, la cage thoracique ayant été compressée du côté de la "bosse" par les côtes que la colonne poussait en se tordant, à partir de l'opération plus rien n'a évolué et j'ai vécu normalement, travaillé, eu des enfants et tenu mon ménage comme tout un chacun. Ma poitrine, constamment enfermée dans les plâtres successifs ne s'est bien sur pas bien développée mais ce n'était qu'un moindre mal même si tout cela m'a longtemps complexée mais, ça, c'est une autre histoire.
Pour la première intervention, maman était montée à Paris. Puis bizarrement, elle repartit sans attendre la seconde, une quinzaine plus tard. Elle fut remplacée quelques jours après son départ, par les visites de ma tante Marie. Cependant, je devais être un peu dans les "vaps" car je ne remarquais pas que Marie, qui avait la vingtaine à cette époque, était toute vêtue de noir. Elle attendit que je sois sur le point de réintégrer Saint Fargeau pour m'apprendre que son père, mon grand'père, était mort et que c'était pour cette raison que maman était repartie si vite.
Après quelques jours, la plaie du dos étant cicatrisée, la fenêtre qui avait été ouverte pour permettre l'opération fut refermée avec des bandes de plâtre. Puis, bonheur, on découpa la mentonnière, libérant ainsi mon cou et me permettant de tourner la tête. Toutefois, je ne devais pas me lever. Tout d'abord, il fallut rester encore plusieurs jours sur le dos pour que la greffe ne bouge pas, puis, j'eus peu à peu le droit de bouger un peu et de me mettre sur le ventre. L'un des seuls souvenirs de cette aventure c'est qu'un après midi, un garçon de Saint Fargeau, venu pour un contrôle, est venu me voir. Or, j'étais sur le bassin et pour la grosse commission encore !!!! Pendant un long moment, je ne bougeais pas, essayant de masquer au maximum mon inconfortable position et souhaitant intérieurement son départ mais, une infirmière se rappela de moi et vint m'enlever le bassin. Vous allez surement sourire mais, à cause de la présence de ce garçon, j'étais rouge de confusion et, où la pudeur va-t-elle se nicher, j'appréhendais, pendant très longtemps, qu'il raconte cette mésaventure à ses copains. Eh non, jamais je n'en ai entendu parlé. J'ai certainement été la seule à avoir été stressée par ce petit intermède.
Enfin, tout était en ordre et avec mon dos tout nouveau, je pouvais regagner Saint Fargeau. Oui, car ne croyez pas que c'était fini. Je savais qu'il me faudrait encore rester 6 mois couchée, sans jamais me lever, aussi bien pour laisser la greffe se consolider que pour permettre à mes tibias de se reformer.
Donc, la vie repris à Saint Fargeau. Je me souviens que, cette année là, l'été était très chaud. Souvent, on roulait nos chariots dehors, sur la terrasse afin que nous puissions profiter du soleil. Ma hantise, c'était de petites bêtes noires qui voletaient autour et que je craignait de voir s'insinuer sous mon plâtre.
Sur un chariot en permanence maintenant mais mes centres d'intérêt changeaient peu à peu. La petite fille laissait place à une pré-adolescente et même si j'avais pour l'instant plus l'air d'un bernard l'hermite que d'une vamp, mes hormones commencaient à me travailler et je m'interressait de plus en plus à l'autre sexe. Déjà, lors d'un séjour à l'infirmerie, je pus cotoyer un garçon, handicapé moteur, et j'essayais déjà de lui faire les yeux doux. Premiers émois mais sans résultat. Il ne pensait qu'a m'initier à la musique classique qu'il écoutait à longueur de journée sur son transistor. Dans la salle de jeux aussi, qui d'ailleurs n'était plus tout à fait une salle de jeux mais une salle de papotage, plusieurs privilégiées possédaient un transistor à pile et il fallait être bien avec elles pour qu'elles vous laissent écouter ou du moins qu'elles consentent à mettre le programme de votre choix. J'ai ainsi pu suivre, le dimanche matin, les séances de dédicaces de chansons ou l'on écoutait les compagnons de la chanson, édith piaf, aznavour, trenet etc....
Une adolescence privilégie somme toute
Saint Fargeau, c'était un centre de rééducation mais aussi un endroit très sympa ou tout était fait pour que nous sentions bien. Bien sur, les séances de kiné étaient ennuyeuses, les corsets, légers ou plus imposants étaient éprouvants mais j'y étais bien.
Nous étions soignées mais aussi choyées. Les jours de fêtes, Noel, Paques, étaient l'occasion de très bons repas. Il est vrai que nous avions de très bons cuisiniers. Il y avait aussi des fêtes ou nous étions tous réunis et ou des artistes venaient chanter, danser, jouer la comédie. Pour Noel, une association "les paralysés de France" je crois nous comblaient de cadeaux que nous remettaient le père Noel. S'ensuivait un banquet ou rien ne nous était refusé. D'ailleurs, c'est là que, déjà adolescente, j'ai eu le droit de fumer ma première cigarette. J'étais considérée comme une grande malheureusement, c'était lère, mais trop d'autres suivront (cigarettes).
Le parrain de la fondation, c'était Luis Mariano qui, ironie, est mort le même jour que mon fils, beaucoup plus tard. Donc, dans la bibliothèque de disque, la discothèque ca n'existait pas encore, nous avions beaucoup de disques, de lui et d'autres. Il nous invitait aussi souvent pour ses spectacles et c'est comme ça que j'ai pu voir, au Chatelet je crois, les Chevaliers du Ciel, La Belle de Cadix et bien d'autres. On nous emmenait aussi au théatre, au TNP à l'époque. J'avais été stupéfiée la première fois par la splendeur de la salle. Je ne me rappelle pas ce que nous y avons vu, du Molière je crois. La seule pièce dont j'ai gardé un souvenir, c'est "L'opéra de 4 sous" car les organisateurs n'avaient pas fait attention que c'était en Allemand et, tout une pièce en Allemand, c'est long.
Le Jeudi, (c'était le jeudi à l'époque) nous allions en promenade. Les valides poussant les fauteuils des non valides, nous avons parcouru, pendant 4 ans, le chemin du coudray, les chemins de halage le long de la seine et envié les rares baigneurs qui pouvaient se baigner à "Seine-Port"
Environ, une fois par mois, cette brave tatie Lydie venait me voir, m'apportant des friandises mais aussi des vêtements de remplacement que maman lui avait fait parvenir car, même à Saint Fargeau, on grandissait.
Plusieurs fois dans l'année, lorsque j'avais un plâtre léger, j'avais la permission de passer le week-end à Paris, chez tatie. Au début, elle venait me chercher Gare du Nord je crois ou j'arrivais après 1h de train pris en gare de Ponthierry. Par la suite, j'ai appris à prendre seule le métro et j'arrivais seule. Tatie habitait dans une petite rue, en face d'un hôtel qui, peu à peu, c'était rempli d'Algériens venus travailler en France. J'étais fascinée par eux. Pourquoi, je ne sais. Ma cousine Madeleine les trouvait trop entreprenant, et me racontait que dans le métro, elle était toujours armée d'une épingle double pour les éloigner mais moi, j'étais très naive et je ne m'expliquait pas le pourquoi de la chose. Quand à Marcel, le fils, je le voyais rarement mais son statut d'étudiant lui avait conféré à mes yeux un prestique certain. Tatie avait beaucoup de mérite surtout que, Madeleine sa fille grandissant et devenant très jolie, je me trouvais le vilain petit canard de la couvée avec mon plâtre et ma bosse dans le dos. Je crois bien que, souvent, j'étais assez méchante avec ma cousine et ses amies. N'empêche que c'est à son contact que j'ai connu le premier électrophone ou elle faisait tourner sans fin Paul Anka, les Platters et d'autres artistes qui n'étaient pas en odeur de sainteté à Saint Fargeau.
Puis, le Dimanche, je reprenais le train pour là-bas ou un minibus récupérait tous les pensionnaires en permission pour leur faire réintégrer la fondation.
Environ, une fois par an, j'avais le droit à de grandes vacances, quinze jours je crois ou je retournais auprès de mes parents. Je pensais à ce séjour avec bonheur bien longtemps à l'avance et la Gare d'Austerlitz d'ou je partais pour rentrer au pays était de loin mon monument parisien préféré. Pourtant, arrivée là-bas, ce n'était pas vraiment parfait. D'abord, Ginette et Alain, ma soeur et mon frère, avaient grandi sans moi. Ils avaient d'autres amis, d'autres intérêts, une autre éducation. En plus, Ginette grandissant, je me trouvais de plus en plus "différente" d'elle et d'autant plus complexée. Quand à Monique, qui venait de naitre à mon départ, surprise par cette visite inattendue, elle commença par pleurer. Puis tout s'arrangea. A la campagne, il est habituel que les enfants aident aux travaux des champs. Ginette et Alain le faisaient, moi je ne pouvais pas. Donc je n'eus que peu de relations "frère-soeur" avec eux et c'est peut-être le plus grand inconvénient de cette enfance.
Bien sur, je retrouvais Papa, Maman, Marraine, Parrain avec joie, mais ce n'était plus comme avant. Je me sentais différente et même si j'avais le cafard au moment de repartir, il s'y mélait une sorte de soulagement.
De leur côté, mon père et ma mère s'arrangeaient pour venir me voir à Saint Fargeau une fois par an. Bien sur, ils logeaient chez Tatie Lydie et faisaient le trajet en train pour Saint Fargeau, le temps d'un week-end. J'en ai longtemps voulu à mes parents de ne pas plus être venus. Les pauvres, je n'ai appris que beaucoup plus tard qu'ils économisaient toute l'année, se privant de pas mal de plaisirs, pour se payer ce séjour somme toute très fatiguant et passer quelques heures avec moi.
Ma tante, Marie, la soeur de mon père venait aussi me voir le Dimanche. Elle était "dans les postes" et avait été nommée à Paris. De 8 ans plus âgée que moi, elle était alors très jeune et ce ne devait pas être très marrant pour elle de sacrifier son dimanche pour venir voir sa nièce handicapée et passer sa journée au bord de la Seine. Tonton Paul, le frère de maman, militaire dans la Région Parisienne vint me voir une ou deux fois.
L'année de mes douze ans, je fis ma communion solennelle à Saint Fargeau. Le directeur de la Fondation étant très catholique (hélas trop comme on le verra après) ce fut une vraie fête. Des religieuses m'avaient fourni une magnifique robe de communiante avec un voile de mouseline. Je me trouvais très belle là-dedans. Je fis ma communion à l'Eglise de Saint Fargeau, avec les enfants du village. La seule anicroche à cette cérémonie, ce fut que, n'ayant pas suivi comme les autres enfants du village la répétition de la messe, lors de la communion, comme je communiais la première, j'allais obstinément m'agenouiller au bout de la grille de l'hôtel ignorant le fastueux tapis rouge qui conduisait au centre du choeur ou le prêtre nous attendait. Il attendit un moment, puis me porta l'hostie dans mon coin. Revenue à ma place, je m'aperçus de mon erreur et je vous assure que j'en rougis encore de confusion.
Pour cette grande occasion, maman était venue du Béarn. Il y eut un grand repas que je présidais avec ma maman et le directeur et maman me remis un tas de cadeaux qui m'étaient envoyés par toute la famille....
Pour les études, tout allait normalement. Certains professeurs m'ont marquée plus que d'autres. Monsieur Chaumeil, prof de math, paralysé des jambes, qui se déplaçait en fauteuil et qui a épousé une infirmière de Saint Fargeau. Monsieur Bertin, prof d'Histoire qui, paralysé aussi, se déplaçait avec une 2 cv et tomba, un soir, dans un fossé et se noya ne pouvant s'en sortir à cause de son infirmité. Mademoiselle Hébrard, une charmante prof d'Anglais qui zozotait, nous faisait étudier par coeur les verbes irréguliers et récompensait les garçons qui les savaient bien avec des paquets de cigarettes week-end. Madame Georges enfin, professeur de Français venue de Paris, qui n'est pas restée très longtemps mais qui avait su me donner le gout de lire et d'écrire.
Voici donc la seule photo que j'aie de la-bas. C'était une carte postale éditée par l'établissement. Cependant, la petite blonde (3ème à gauche), c'est moi pendant une période chariot. A côté de moi, Madeleine Marpeau et le Prof, c'était Monsieur Bertin dont j'ai parlé plus haut
La vie coulait donc lentement, de classe en classe, de corset en corset, de vacances en visites. Puis, un jour, le Docteur Quenaud, venu comme chaque semaine en visite à Saint Fargeau, décida, lors de sa consultation, que ma croissance était terminée et que l'on pouvait me greffer. J'avais 14 ans je crois.
Saint Fargeau
J'ai longtemps détesté le souvenir de Saint Fargeau. En fait, je m'aperçois que, sur un séjour qui a duré 5 ans, de 11 à 16 ans, il n'y a eu que 3-4 mois que j'ai détesté. Le reste du temps, ç'est plutôt un bon souvenir qui persiste et je crois que j'ai eu beaucoup de chance d'attérir là.
Saint Fargeau ou plutot la Fondation Hélène Poidatz est situé à quelques kilomètres de Melun, à côté de Ponthierry. C'était à l'époque un établissement qui recevait des enfants atteints de polio, (c'était l'époque de l'épidémie de polio) les ré-éduquait physiquement mais aussi moralement et surtout leur permettait de continuer à avoir une vie à peu près normale ce qui était assez incroyable.
Le premier souvenir que j'en ai, c'est celui d'un long couloir tapissé de lambris puis l'arrivée dans un petit dortoir, au milieu d'un large couloir dans lequel stationnaient des fauteuils roulants et des chariots roulants. Arrivée de nuit, je fus donc déposée dans un des lits de ce dortoir et après m'avoir deshabillée, je puis faire la connaissance des autres filles. Il y avait dans ce dortoir une dizaine de filles de mon age, et, à l'exception d'une qui avait une scoliose comme moi, toutes les autres étaient des "polios" qui n'avaient pas l'usage de leurs jambes et même parfois de leurs bras. Cependant, tout le monde semblait très heureux
Première surprise le lendemain. Après l'ouverture de la lumière, j'attendais le thermomètre comme à l'hopital. Non pas de thermomètre. Tout le monde faisait tant bien que mal sa toilette, qui aux lavabos d'une salle adjacente, qui avec l'aide d'une soignante. Puis, il fallut s'habiller. La, je m'aperçus que le fameux trousseau que ma mère devait préparer avait dû arriver car une jupe, un chemisier, un gilet, culotte, chaussettes étaient disposés au fond de mon lit. Et c'est avec ça que je m'habillais. Moi qui depuis quelques temps ne connaissais que le linge hospitalier, ça changeait. Par la suite, j'appris que "les trousseaux" étaient gérés, à l'étage, par une lingère qui les lavait, les reprisait, les rangeaient. Deux fois par semaines, nous remplissions une liste précisant les vêtements que nous voulions mettre suivant le choix de notre trousseau et ceux-ci étaient déposés le soir, sur notre lit, par la lingère qui reprenait le linge sale.
Donc une fois habillée, chacune s'installa dans un fauteuil roulant, sur un chariot pour les plus handicapées. Moi j'étais en période "corset léger" et je pouvais marcher. J'étais, comme toutes les 7 scolioses de l'établissement, une privilégiée car je n'avais pas d'handicap physique. Je marchais, j'avais l'usage de mes mains, de mes bras. On se dirigea alors vers un énorme réfectoire ou chacune s'installa à une table. Moi sur une chaise, certaines avec leur fauteuil. Les chariots étaient parqués à l'entrée. Tout le monde petit-déjeuna ensemble. Pain beurré, chocolat ou café ou lait. Excellent et savoureux après la bouffe de l'hopital.
Puis on m'exposa l'emploi du temps. Saint Fargeau, en plus d'un Centre de ré-éducation, était aussi le plus petit établissement scolaire de France. En se soignant, on continuait à étudier. Toutes les classes étaient représentées. Du primaire au secondaire. Les cours avaient lieu comme dans les autres collèges, dans une salle, avec des professeurs pour certaines matières essentielles (maths, français, anglais), par correspondance, suivis par des éducateurs pour les autres. Pour les petits, une institutrice assurait l'enseignement. Ainsi, pendant mon séjour à Saint Fargeau, j'ai suivi une scolarité normale, de la 6ème à la 3ème, et je n'ai redoublé que la 4ème et encore parce que cette année là j'ai été opérée.
Le batiment des filles était disposé en 2 ailes. L'aile ou l'on dormait. Les dortoirs regroupaient les enfants par age. Les plus jeunes au début et on avançait dans le couloir au fur et à mesure que l'on grandissait. J'ai commencé dans un dortoir situé au milieu du couloir et j'ai fini au fond, dans une chambre à 2 lits réservée aux adolescentes et qui donnait sur une terrasse surplombant un petit bois.
Dans l'autre aile, on trouvait une salle de jeux équipe d'une chaine et de centaines de disques, des équipements sanitaires et une salle de repos ou l'on pouvait lire.
Le centre acceuillait aussi des garçons. Ils étaient à l'étage et avaient le même fonctionnement. Cependant, il n'y avait pas de scoliose chez les garçons.
De l'autre côté du bâtiment, se trouvait les locaux "mixtes" Le réfectoire cependant était divisé en 2, un côté filles, un garçons. La salle de gym une immense salle avec d'énormes piliers rouges qui, au besoin se transformait en salle des fêtes, en local pour la messe, en salle de spectacle, l'infirmerie ou nous séjournions en cas de maladie, grippe, ou séchage des platres, la salle des pansements et le "tank", immense piscine dans lequel les polios faisaient leurs exercices étaient dans cette aile et ils étaient mixtes mais garçons et filles ne s'y rencontraient jamais. Le seul endroit ou on cotoyait les garçons, c'était en salle de cours.
Le long couloir en bois de mon arrivée était en fait une aile en travaux ou viendrait prendre place quelques jours plus tard une immense salle de TV et ou étaient aussi projetés des films les dimanches. Le directeur, M. Trannoy, un polio très handicapé (membres inférieurs et supérieurs), sa femme (vouée au bleu à son enfance) et leurs 2 enfants, une fille Thérèse et un garçon, MarieBernard, dirigeait l'établissment de main de maitre depuis le logement attenant qu'ils habitaient. D'ailleurs, Thérèse suivait les cours avec nous, elle était en 5ème. Le garçon lui allait au collège à Ponthierry. Il y avait aussi, 2 infirmières, 4 ou 5 kiné, des soignantes, des cuisiniers, des femmes de ménage et une infirmière chef, un vrai dragon, qui dirigeait tout le monde à la baguette. Presque tous logeaient au Centre sauf certains kiné et certains profs qui, nommés par l'éducation nationale, regagnaient leurs foyers respectifs chaque soir.
Voila ce qui allait être ma vie à Saint Fargeau pendant 5 ans. Une vie heureuse, très gâtée, bien soignée et ou j'ai pu approcher des choses que je n'aurai jamais vu à la maison du moins pas avant bien plus tard comme, la TV, le TNP, le cinéclub et bien d'autres que je vous raconterai la prochaine fois.
Saint Vincent de Paul
Nous voilà donc à Paris. Ma première image de la capitale, c'est la Tour Effeil. Je l'avais vue en photo bien sur mais je ne l'imaginais pas si imposante.
Après un bref passage dans leur appartement pour un apéritif, Marie Bergez et son mari nous conduisirent, maman et moi, chez Tatile Lydie. Depuis qu'elle était veuve, elle avait dû quitter la caserne ou elle habitait avant la mort de son mari et, ayant très peu de revenus, elle avait loué un petit appartement au 17 de la Rue Ginou. On y arrivait par le Métro Charles Martel et là je fis la connaissance du métro. Après une marche de quelques minutes, on arrivait à la rue Ginou. L'appartement, 1 chambre et une salle, une minuscule cuisine et un lavabo dans un recoin, était situé au 7ème étage d'un immeuble propre mais vieillot, sans ascenseur. Les Wc étaient sur le palier du 6ème et servaient donc aux locataires des 2 derniers étages. Juste en bas de l'immeuble, une petite épicerie de quartier permettait de faire quelques achats, pain, lait, légumes et friandises. D'ordinaire, Tatie Lydie dormait avec sa fille Madeleine qui avait mon âge dans la chambre et le fils, Marcel, dormait dans la salle ou, le soir venu, on déployait un lit astucieusement dissimulé dans un meuble.
Pour l'occasion, je crois que cette nuit là, Maman dormit avec Tatie, et moi, dans la salle avec Mado. Pour Marcel, je ne sais pas, peut-être avait-il déménagé ailleurs pour cette période.
Le lendemain matin, je crois, Maman me conduisit à l'Hopital St Vincent de Paul ou nous avions rendez-vous avec le Docteur Quenaud. De mon arrivée à l'hopital, je ne garde que de vagues souvenirs d'ou émergent tout d'abord le Lion qui trône sur la place Denfert Rochereau, l'entrée de l'hopital ou l'on franchissait une grande voute en pierre fermée par de grandes portes vertes. Puis, un tas de bâtiments grisâtres avec un qui m'intriguait particulièrement, celui qui servait de dépôt aux enfants de l'Assistance. Je suis souvent passée, à cette époque, devant ce bâtiment dans la cour duquel jouaient des enfants vêtus de tabliers en vichy à carreaux, bleus pour les garçons, roses pour les filles. On m'avait expliqué que c'était des orphelins et je les plaignais sincèrement ne pouvant même pas imaginer ce que c'était de ne pas avoir de parents. Il courrait un tas de ragots sur ces enfants que l'on disait soit des anges, soit des démons et quand, plus tard, j'ai lu "Chiens perdus sans colliers", j'ai retrouvé l'atmosphère de cet endroit.
Je ne me souviens pas si la première consultation fut privée ou publique. Peu de souvenirs de cette époque. Je me souviens surtout d'une consultation dans une grande salle ou les patients et leurs accompagnateurs attendaient patiemment l'appel de leur numéro. Lorsque l'on était appelés, on montait sur une estrade qui surplombait la salle d'attente et qui était masquée par un grand rideau. Derrière le rideau, le Dr Queneau officiait en compagnie d'autres médecins qui étaient, je le sus plus tard, des internes.
Je fus donc présentée, dénudée, à ce collège médical. Je n'ai aucun souvenir d'avoir éprouvé un quelconque malaise à me présenter ainsi nue Il est vrai que depuis l'âge de 5 ans, l'époque de mon premier plâtre, j'avais une certaine habitude d'être manipulée complètement nue pour faire les corsets. Le Dr Quenaud confirma que j'avais une scoliose très importante, qui continuait d'évoluer et qu'il fallait m'hospitaliser pour me maintenir avec des plâtres et des corsets jusqu'à ce que je puisse subir une greffe pour maintenir ma colonne vertébrale. En fait, cette greffe ne pouvait se faire qu'à la fin de la croissance et cela signifiait que je serais hospitalisée jusqu'à 15 ou 16 ans mais cela je ne le réalisais pas, j'en étais restée a l'année dont on nous avait parlé à Pau. Je me demande même si maman comprit à ce moment là que ça allait durer pendant 5 ans.
Je fus donc hospitalisée sur place, dans une salle que l'on appelait l'annexe Jalaguier, et ou, après m'avoir radiographiée sous toute les coutures, on me coula un plâtre autour du corps, après m'avoir, comme à Lourdes, étirée au maximum. La diffiérence c'était que le platre, cette fois ci couvrait les épaules, le cou et se terminait sous le menton pour le haut, en bas des hanches pour le bas. Un vrai carcan.
L'annexe Jalaguier, on y entrait en descendant quelques marches car elle était en demi sous sol. Le service se composait d'une grande salle qui contenait une vingtaine de lits presque tous occupés par des enfants et 2 petites pièces fermées par un rideau, plus intimes, dans lesquelles on mettait les malades plus atteints. Ainsi, à mon arrivée l'une était occupée par une jeune fille de 16 ans que l'on venait d'amputer. J'étais très impressionnée par son opération et je me rappelle avoir été très étonnée de la voir encore rire et chanter....
Moi, j'occupais un lit, au fond de la grande salle, dans un coin, sous une fenêtre. C'est par cette fenêtre que je vis, un jour, maman en pleurs me dire au revoir. Elle était restée quelques jours à Paris, venant me voir chaque jour à l'heure des visites (13h -16h je crois) mais ne pouvait rester plus longtemps d'autant que ma petite soeur Monique, âgée de quelques mois seulement avait besoin d'elle.
Je ne sais plus combien de temps je suis restée à l'annexe Jalaguier. Souvenirs très flous. Jusque quelques bruits, quelques images. Le grondement régulier du métro qui passait sous la salle en faisant trembler les lits, les rires des enfants en tabliers à carreaux bleus et roses qui n'étaient pas très loin de là, la salle de kiné ou on m'apprenait à respirer, le chariot du déjeuner que l'on amène avec ses énormes bidons remplis de purée, d'épinards, de lentille et que les soignantes mettent àà la louche dans nos assiettes. J'ai ai gardé une aversion totale pour certains plats, les lentilles, les épinards et, encore aujourd'hui, le simple fait de les sentir me donne envie de vomir. Heureusement, je n'en mangeais pas beaucoup car Tatie Lydie qui, malgré ses soucis, les ménages qu'elle devait faire pour nourrir son fils et sa fille, venait me voir très souvent, m'apporta des boites plastiques remplies de desserts succulents et que je lui rendais pleins d'épinards ou de lentilles.
J'ai un gros regret, je n'ai jamais su vraiment remercier Tatie Lydie. D'ailleurs, après mon retour à Eslourenties, 5 ans plus tard, je l'ai plus ou moins oubliée. En fait, je crois que c'était volontaire. Je voulais oublier aussi cette époque et elle en faisait trop parti. Mais je me rends compte qu'il lui a fallu beaucoup d'abnégation et de courage pour venir ainsi me visiter plusieurs fois par semaine quand j'étais à Paris, sacrifier ses Dimanches pour venir à Forges les eaux ou à Saint Fargeau, m'accueillir chez elle, avec sa fille et son fils quand plus tard, je pouvais quitter Saint Fargeau une ou 2 fois par mois le week end. Elle n'a jamais baissé les bras, même quand j'avais des crises d'adolescence, que j'étais jalouse de sa fille et de ses amies, elle a toujours été là. Elle m'apportait toujours une gâterie, un cadeau. C'est d'ailleurs elle qui m'a acheté mes premiers talons hauts, monpremier maquillage. Tu es partie Tatie, je ne t'ai jamais dit merci, mais je sais que je te dois d'avoir traversé tranquillement cette époque de ma vie.
Combien de temps suis-je restée à l'annexe Jalaguier. Mystère. Cependant je n'ai pas le souvenir que ce fut très long. Quelques semaines peut-être au cours desquelles on me fit faire de la kinésie, des radios, on coupa mon corset de plâtre tout le tour de la taille, on lui adjoignit un "tendeur" de chaque côté. Chaque jour, la kiné donnait un quart de tour à chaque tendeur et, peu à peu, le corset se divisait en 2, laissant apparaitre la peau autour de ma taille. Quand les tendeurs étaient en bout de course, on les changeait pour en mettre de plus grands obligeant ainsi ma colonne vertébrale à se déplier. Quand l'espace avait atteint 7 ou 8 centimères, le Dr Quenaud décidait de laisser mon corps se reposer. Le corset et ses tendeurs étaient alors découpés puis enlevés et un nouveau corset de platre, plus léger, sans tendeur qui s'arrêtait au dessus des épaules, était alors coulé. Je le conservais quelques mois, puis, on le changeait, au rythme de ma croisssance, alternant corset à tendeurs et corset de repos.
Cela a duré jusqu'a l'opération, 4 ans plus tard. Jamais mon corps n'a été libre, il était toujours enfermé et la toilette consistait à passer une pince et un coton imprégné d'éther entre le plâtre et la peau pour nettoyer et empêcher les escarres. Ce devait être efficace car je n'en ai jamais eu. Lors des changements de corset, je devais rester allongée dès que le premier était enlevé. Les soignants en profitaient pour me nettoyer plus complètement, ils faisaient des radios et hop, à poil et on tire bien sur la tête pour en couler un nouveau. Après être restée couchée quelques heures, le temps que le plâtre sèche, je me suis très vite habituée à vivre ainsi. Je mangeais normalement, dormais bien, faisait seule ma toilette du haut et du bas et faisait même parfois quelques promenades à pied dans les allées de l'Hopital Saint Vincent de Paul, toujours accompagnée d'une infirmière vêtue de sa coiffe amidonnée et de sa grande cape noire. Plus tard, à Saint Fargeau, j'arriverai même à m'habiller et me deshabiller entièrement tout en continuant mes études jusqu'à la 3ème mais ça, c'est une autre histoire.
Quelques jours, ou quelques semaines après, je ne sais plus, une ambulance est venue me chercher à Jalaguier et je fus conduite à Forges Les Eaux. Bizarre, le Dr avait dit à maman que j'irai dans un endroit situé à St Fargeau, en Seine et Marne, il lui avait même demandé de me préparer un trousseau à mon nom et voilà que l'on m'embarquait pour Forges, en Seine et Oise. J'avais onze ans, je n'osai rien demander et donc me voilà partie pour Forges les Eaux.
De Forges, très peu de souvenirs. Une grande salle jaune, bien éclairée. Des lits de chaque côté de la salle, avec une cloison qui était sensée préserver une certaine intimité mais empêchait aussi de voir les voisins. De mon lit, je n'apercevais que le garçon couché dans le lit en face, le chariot des infirmières que l'on poussait dans l'allée centrale et, sur la porte d'entrée de la salle, une horloge qui émiettait les secondes. Parfois, pour couper l'ennui, une institutrice venait nous faire quelques leçons. J'aurai dû être en 6 ème, elle me donnait à lire des livres d'enfants? me faisait faire des coloriages ou des dessins avec des tampons en caoutchouc. Tatie Lydie ne pouvait pas venir me visiter souvent car c'était trop loin et mal desservi par le train ou le bus. Heureusement, depuis qu'elle était repartie, maman m'écrivait très souvent et me racontait tous les petits potins du village, les bêtises que faisaient Alain et Ginette et les progrès de ma petite soeur Monique. Elle m'écrira d'ailleurs au moins chaque semaine pendant presque 5 ans. Cependant, de Forges il me reste une impression d'ennui total. La journée était rythmée par le passage de l'infirmière pour le thermomètre, la toilette, un peu de gym sur le lit, les repas, les visites qui ne venaient pas pour moi, parfois la maitresse, puis le gouter, le souper, le thermomètre et dodo. Comme si le temps s'était arrêté ou plutot défilait interminablement.
Pourtant, ça n'a pas duré longtemps. Un après-midi, un ambulancier est venu me chercher. Le Dr Quenaud avait tenu parole. Je partais pour Saint Fargeau ou une place venait de se libérer. Le trajet fut assez long. J'étais couchée dans l'ambulance et par les fenêtre latérales, je voyais la pluie tomber et parfois des éclairs de lumière quand on traversait un village. Pendant le trajet, l'ambulancier m'a dit que j'avais beaucoup de chance, que Saint Fargeau c'était très bien, qu'il n'y avait pas beaucoup de pensionnaires et que j'y serais très bien et c'est dans la soirée que je suis arrivée à destination. J'avais un peu plus de onze ans, je venais d'arriver à la fondation Ellen Poidatz à St Fargeau et je n'en repartirai, à l'exception de courtes vacances, que 5 ans plus tard, l'année de mes 16 ans.
Quand ça bascule
"Donc, une enfance paisible jusqu'à mes 5 ans ou, après une visite du médecin scolaire, ma vie a basculé et mon destin aussi je crois."
De cette journée, je ne me rappelle rien que ce que l'on m'a raconté. Le médecin scolaire, après m'avoir examiné sous toutes les coutures, a fait prévenir ma mère que j'avais un début de scoliose. Ma colonne vertébrale, au lieu de grandir toute droite, se tordait en "S". De là, on m'a conduite chez un médecin, lequel, je ne sais pas, puis finalement, je me souviens d'un hôpital à Lourdes où, après m'avoir installée debout sur un tabouret, on m'a mit des lanières autour du crâne reliées à une poulie par une corde. En maintenant mes pieds, ils ont tiré sur la corde pour étirer mon dos. Ensuite, vague souvenir d'un "truc poisseux" et mouillé, puis libération. En fait on venait de me couler un corset de plâtre autour du corps, du cou, jusqu'au bassin afin de maintenir ma colonne vertébrale.
De cette époque, je me rappelle juste avoir séjourné à plusieurs reprises chez ma tante d'Argeles qui était proche de l'endroit où l'on me soignait. Le fait de porter ce corset ne me gênait physiquement pas beaucoup. Je me sentais plutot en vacances et les souvenirs les plus clairs de cette époque, c'est d'abord le jour ou ma tante m'a fait percer les oreilles et acheté de mignonnes boucles. Je me rappelle m'être frottée contre mon oncle, un vieil ours bourru, pour qu'il les remarques. Une autre fois, ma tante étant malade, sa belle-soeur est venue me chercher pendant la journée (j'ai su très longtemps après que tatie avait fait une fausse couche) et m'a conduite chez elle en attendant que maman vienne me chercher. Ils étaient maraîchers et c'est chez eux que j'ai gouté du melon pour la première fois. J'ai aussi le souvenir de rigoles pleines d'eau qui coulaient dans la cour ? Peut-être des canaux d'arrosage... Ils avaient 2 garçons, tous deux un peu plus âgés que moi, dont un qui était paralysé des jambes. J'ai beaucoup plaint ce garçon pour son infirmité sans me douter que, moi, qu'il appelait "la petite fille" j'étais au moins aussi infirme que lui.
Je passais donc des périodes à la maison ou j'allais à l'école normalement et parfois, je retournais là-bas pour changer le corset. Parfois même pour laisser mon corps respirer, on me faisait simplement une coquille, sorte de demi-corset, dans lequel je devais dormir la nuit. Avec l'inconcience de l'enfance, je mettais scrupuleusement la coquille, mais je dormais sur le ventre.
Par contre, depuis que "j'étais au plâtre", ma vie avait un peu changé. D'abord, j'avais un lit pour moi seule car ce n'était pas possible de dormir avec quelqu'un qui a un corps aussi dur que du bois
Enfin, je continuais à aller à l'école mais là, j'étais un peu l'oiseau rare. D'abord, je ne pouvais pas faire de gym, ni d'exercice nécessitant trop d'agilité. En plus, c'était la période ou on donnait un verre de lait aux enfant chaque jour à l'école. Comme je ne pouvais pas faire de gym ni jouer sans danger de casser mon plâtre pendant la récration, la Maitresse m'avait confié la tache de faire bouillir le lait. Je l'ai détesté cette casserole qui n'en finissait pas de chauffer, avec son monte-lait qui clapotait en paraissant se moquer de moi alors que les autres jouaient et criaient dehors. De même, pour la gym, il y avait les "landis". Au cours de l'année, la maitresse enseignait des exercises prévus à ses gymnases, puis une fois, vers la fin de l'année scolaire, toutes les écoles se réunissaient sur un stade du bourg voisin, en short, chemisette, chaussettes et chaussures blanches, un fanion aux couleurs de l'école, et tout le monde exécutait le mieux possible les exercises maintes et maintes fois répétés. Les écoles étaient ainsi jugeaient sur la valeur de leurs mouvements et les premières étaient récompensées. J'ai toujours révé de me produire ainsi, en tenue blanche, mais hélàs, moi, j'étais le vilain petit canard. Pas de lendit pour moi, seulement la casserole de lait. En plus, la maitresse choisait le meilleur de ses gymnases pour mener son équipe. Lorsque ce fut Ginette, ma soeur cadette de 2 ans qui fut choisie, je crus crever de jalousie. Broutilles enfantines, mais que de regrets et de complexes
A côté d'Argelès, il y avait aussi un guérisseur, très connu et bien entendu on m'y a conduite. Il m'a "soignée" et je me rappelle que, quelques temps après, je suis tombée de vélo alors que c'était une période "coquille" et que je n'avais donc pas mon platre. Mon oncle Paul qui m'a relevée m'a alors dit que ma colonne vertébrale s'était retordue sur le choc et que guérisseur avait dit que, dans ce cas, 'il ne pouvait plus rien y faire...... Y avait-il jamais rien fait, sauf accepter les offrandes de mes parents ?????
Entre temps, mon grand'mère Dominique était mort. L'alcole qu'il habitait dans la grande salle avait été remplacée par un placard. Il avait juste eu le temps de connaitre mon frère Alain qui maintenant représentait la continuité du nom et de la ferme m'enlevant de par son sexe un titre d'ainesse dont je n'étais même pas consciente.
Maman continua cependant à m'amener à Lourdes, refaire mon corset au fur et à mesure que je grandissais. Parfois, elle pleurait quand on l'enlevait car dès que ma colonne n'était plus soutenue, elle accentuait sa position en S et tous les étirements n'y faisaient pas grand chose. J'avais beau dormir dans la coquille, me suspendre par les mains à l'échelle du grenier, ma colonne ne se redressait pas et la bosse qui maintenant soulignait mon dos s'accentuait un peu plus à chaque nouveau platre.
A la maison non plus, je n'avais pas tout à fait le même statut que ma soeur et mon frère. Eux pouvaient jouer avec les voisins ou les cousins venus passer les vacances chez nous à des jeux violents. A moi, ils m'étaient interdits. Il y avait des avantages cependant. Moi je pouvais me laver que très sommairement, seuls le visage, les bras et les cuisses émergeant du fourreau de plâtre. Je n'étais pas non plus tenue à tous les petits travaux que les enfants font à la ferme comme planter, ébourgeonner le tabac, pomper l'eau pour les animeaux, et tout ce qui nécessitait de s'accroupir. Par contre, je pouvais très bien marcher. Donc je pouvais garder les vaches. J'avais horreur de garder les vaches. Je leur avais peur. Je me souviens avoir pleuré une partie de la nuit parce qu'on m'avait annoncé que c'était moi qui devait y aller le lendemain. En plus, parfois il fallait les conduire dans des champs un peu éloignés (1 ou 2 kms). Or à cette époque, l'enlèvement d'une fillette nommée Anne-Marie Pélissier avait eu lieu et j'avais lu les gros titres et quelques articles sur le journal. J'avais donc une trouille bleue d'être enlevée à mon tour. Ainsi, quand j'accompagnais les vaches et que j'entendais un moteur sur la route (heureusement les voitures étaient encore rares) je fonçais me cacher dans le fossé pour me cacher le temps que passe la voiture. Suivant la saison, j'en ressortais indemne ou toute mouillée et crottée. De même, en été, j'avais la frousse des serpents. Donc au moindre bruissement, persuadée que s'en était un, je sursautais. Autant vous dire que si les vaches avaient, en cours de route, des envies de vagabonder dans les broussailles, je n'envisageais pas d'aller les déloger de peur de rencontre fortuite avec un reptile ou un insecte quelconque...... Enfin, j'étais une très mauvaise vachère.
Finalement, le plâtre ne parvenant plus à contenir la facheuse tendance qu'avait ma colonne vertébrale à s'incurver, un médecin suggera à mes parents de me conduire auprès d'un spécialiste des os parisien qui avait une consultation mensuelle à Pau, à la clinique Marzet.
Maman m'y conduisit donc. Pourquoi Maman ? D'aussi loin que je me souvienne, c'est toujours maman qui m'a conduite chez le médecin. Non pas que papa ne m'aimait pas ni qu'il s'en fichait, mais c'était le rôle de maman.
Je n'ai aucun souvenir de cette visite ni de ce qui s'y est dit. Ce que j'en sais, Maman et ma tante Marie (la soeur cadette de papa) me l'ont raconté. Nous sommes revenues donc de Pau et, à cette époque (1954) c'était dèjà une aventure de se rendre à Pau. Pas de voiture à la maison. Y est-on allé par le bus, ou un voisin nous y a-t-il conduit, je ne sais pas.
Mais en rentrant, conseil de famille à la salle à manger. Il y avait là Papa et Maman, mon Grand'père et ma Grand'mère, Marie et moi. Quand Maman a annoncé le verdict du spécialiste "elle doit partir à Paris, dans un hôpital, pendant environ un an, le temps de lui faire une greffe d'os pour tenir la colonne vertébrale" je crois que ce fut la stupéfaction générale. Mon grand-père qui était toujours le chef de famille aurait dit que cela allait faire "bouffer" la ferme, mon père aurait répondu que si l'on ne me faisait pas soigner correctement, il abandonnerait son travail à la ferme et partirait avec ma mère chercher un travail en ville pour me faire soigner...Vérité ou légende ??? Je me plais à croire que papa m'a soutenue.
Quoiqu'il en soit, il fut décidé que je partirai dès la fin de l'été. Je devais rentrer en 6ème à Vic.Bigorre mais tant pis, mon inscription au Collège fut annulée.
Ceci devait se passer au mois de mai - juin car je me souviens que c'était l'époque des communions solennelles. Je revais de la faire cette année là. Je voulais, comme mes copines (j'étais la seule de 1944) revêtir cette merveilleuse tenue de communiante qui était conservée dans l'armoire de ma grand'mère etqui servait à chaque communiante de la famille. Je me voyais dans la merveilleuse robe de communiante toute en organdi, coiffée dule vaporeux voile de mousseline, lancant pendant la procession les pétales de rose conservées dans l'aumonière brodée en chantant les cantiques à la vierge, recevant de fabuleux cadeaux de la famille au grand complet qu'on ne manquerait pas de réunion pour un banquet plantureux.
J'eus beau intercéder auprès de Monsieur le Curé, faire intervenir maman, pleurer à chaudes larmes pendant la messe. Rien n'y fait. Je n'avais pas l'âge. Je ferai ma communion l'année suivante. Pas de doute, je serais rentrée de mon séjour à Paris et je ferais ma communion avec toute la piété et la ferveur nécessaire....
Maman pris donc contact avec une des ses tantes "tatie Lydie" qui vivait à Paris et qui avait épousé un garde-républicain d'Oloron. Je ne la connaissais pas beaucoup mais j'avais déjà passé des vacances avec elle à Moumour, une petite bourgade du Pays Basque. Sa fille, Madeleine, passait presque toutes les grandes vacances à la Maison depuis quelques années, depuis que son père, le garde-républicain était mort et que tatie Lydie, jeune veuve, devait subvenir seule à l'éducation de sa fille Madeleine et de son fils aîné Marcel.
Tatie Lydie acceptat de nous recevoir chez elle, rue Ginou, le temps que je consulte à Paris, à l'Hôpital Saint Vincent de Paul, ou j'avais rendez-vous avec le Docteur Quenaud. De plus, elle connaissait une cousine à elle, Marie Bergez, infirmière dont le mari était aussi garde-républicain, qui passait ses vacances à Lourenties, le village natal de ma mère et qui pouvait nous conduire, Maman et moi, à Paris puisqu'ils avaient une belle voiture et qu'ils devaient reprendre le travail en Septembre.
Et voilà comment, un beau jour de septembre, après avoir couvert de nombreux kilomètres dans une magnifique traction, couché à mi-chemin entre Pau et Paris dans un hôtel bordelais (je crois) ou nous avons déjeuné et dont je revois encore les splendides lustres, les moquettes épaisses, un lustre et un confort qui, à mes yeux de petite paysanne n'avait pas de prix, j'ai peu apercevoir à l'entrée de Paris, la haute silhouette de la Tour Eiffel dont le phare illuminait périodiquement, mais ça je ne le savais pas encore, la petite cuisine de l'appartement de Tatie Lydie.
Ma période "Paris" commençait.
Mes jeunes années
Mon enfance
Bonjour,
Je profite de ce blog pour essayer de faire ce que j'ai toujours révé de faire, raconter ma vie, mes amours, mes emmerdes.
Aujourd'hui : mon enfance
Donc voilà, je m'appelle Denise et j'ai 60 ans. Je suis née en Aout 44 dans un tout petit village des Pyrénées. Mon père et ma mère étaient agriculteurs, de tout petits agriculteurs. Cependant, ils étaient peut être un peu mieux lotis que les autres "paysans" car ma grand'mère tenait l'agence postale du village et mon père faisait la tournée distribuant ainsi le courrier du village mais aussi celui des 2 villages voisins. Comme l'agence postale était chez nous, nous avons eu le premier téléphone du village et les gens venaient chez nous pour envoyer lettres, mandats ou téléphoner. Le standard téléphonique était aussi à la maison et ma grand'mère était chargée de diriger les appels des rares abonnés (Donnez moi le 8 à Soumoulou pour le 3 à Arrien)
Je suis l'aînée de 5 enfants. J'ai donc 3 soeurs et un frère qui était naturellement destiné à "reprendre" la ferme. Ma seconde soeur, Ginette à 2 ans de moins que moi, puis 3 ans après, vint Alain. Monique est née 4 ans après Alain et Dominique a été la dernière, 18 ans après moi.
Nous n'étions pas riches mais je ne me rappelle pas avoir jamais manqué de rien. Le climat était plus rude qu'aujourd'hui me semble-t-il, plus chaud l'été, plus froid l'hiver mais nous ne manquions ni d'amour, ni d'attention. Nous mangions à notre faim et ne souffrions ni de la chaleur ni du froid. Pour la chaleur, la maison, en pierre, préservait bien des canicules. Pour le froid, le "bigourdan", un poele régional, réchauffait la pièce principale et comme la maison n'avait que 2 chambres, la chambre de mes parents ou séjournait le dernier né et la chambre des grand'parents avec 2 lits supplémentaires ou dormaient les enfants. Nous étions toujours au moins 2 dans les lits sauf Alain qui, lorsqu'il est devenu trop grand pour dormir avec la gente féminine, a été dormir au grenier ou une petite mansarde lui a été aménagée.
De ma petite enfance, peu de souvenirs. Un vague souvenir d'une gronderie de mon père alors que je dormais dans leur chambre (je devais être très petite puisque ma soeur m'en a délogée à 2 ans) Il rouspétait car je toussais. Je me rappelle que maman me défendait mais j'ai surtout le souvenir de la difficulté que j'avais à m'empêcher de tousser et, depuis, j'ai toujours détesté ce genre de toux d'irritation. Pourquoi ce souvenir, peut être parce que c'est la seule fois que j'ai eu l'impression que papa était injuste. Par la suite, ses gronderies ont dû être toujours justifiées. Et encore, il ne nous grondait pas souvent, c'était le rôle de maman ou de ma grand'mère. Je me rappelle de mon grand'père car, j'avais à cette époque des frayeurs enfantines et il est souvent venu chasser avec sa canne de prétendus fantomes de sous mon lit pour que je puisse dormir tranquille. Les fantomes, ma grande peur. Pour moi, ils séjournaient au grenier. Donc j'avais horreur d'y aller. Si on me le demandait, je montais à toute vitesse et redescendait encore plus vite. Pourquoi des
Par yada64
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