Ce fut donc un dimanche de fin septembre que j’intégrais l’internat Nitot ou commençais ma nouvelle vie. Ma mère avait demandé à son amie d’enfance, dont la fille Yvette devait suivre la même formation que moi, de nous prendre dans la voiture de son mari et c’est là que je fis la connaissance d’Yvette qui allait devenir ma copine.
L’internat Nitot, uniquement destiné aux filles, était installé dans un petit château comme il y en a beaucoup dans notre région. Au rez-de-chaussée, la réception, une immense salle à manger attenante aux cuisines. Un magnifique escalier en bois menait à l’étage. C’était la fierté de la Directrice qui nous imposait de chausser des pantoufles à semelle de feutre pour le gravir. Bien sur, un jour, ça n’a pas manqué, handicapée par ma valise (je devais partir en week-end), je glissais et attéris dans les jambes de la Directrice, quelques marches plus bas, la faisant tomber et dévaler avec moi les marches glissantes. Heureusement pas de bobo et je m’en tirais par un sermon m’incitant à agir avec moins de précipitation
Donc, en gravissant l’escalier, on arrivait dans un grand couloir. A droite, plusieurs dortoirs abritaient chacun une douzaine de lit. A droite, des vestaires personnels ou nous rangions notre trousseau et nos affaires scolaires. De ce même côté, une grande pièce regroupait des dizaines de lavabos, avec glace et une étagère sur laquelle nous posions notre trousse de toilette le temps de faire nos abblutions. Plus loin, la salle de douche mais là, je n’y suis jamais allée car je devais me séparer le moins possible de mon corset.
Maman m’aida à ranger mes affaires dans le placard qui m’était destiné, à faire mon lit et son amie fit de même avec sa fille qui était dans le même dortoir que moi. En effet, dans la mesure du possible, les dortoirs regroupaient les élèves des mêmes classes ou si ça n’était pas possible, du moins du même age. Dans chaque dortoir, une petite alcove était destinée à la pionne qui assurait la surveillance de nuit
Puis ce fut le moment de dire ‘ "au revoir " à nos parents et nous nous retrouvames seules. Pas longtemps, les surveillantes nous demandèrent de descendre pour le repas du soir. Dans l’immense réfectoire, des tables de 8 ou dix élèves étaient installées. Des " dames de service " nous servaient à partir d’un chariot repas et seules 2 resposables de tables (nommées chaque semaine) avaient le droit de se lever pour aller chercher du pain ou de l’eau pour la tablée. Ce qui me frappa, ce fut surtout le tohu-bohu dans lequel se déroula le repas. Par la suite, soit ce fut plus calme, soit je m’y habituais car ça me parut moins pénible.
Après le repas du soir, nous avions " quartier libre ", c’est à dire le choix entre aller dans l’un des barraquement situés dans le parc qui entourait le château. Certains étaient aménagés en salle d’étude, sous la surveillance d’une pionne qui maintenait tant bien que mal le silence, un autre servait de salle de loisirs. Il y avait là des jeux de société, des chaises, des bancs et surtout un électrophone sur lequel les plus grandes faisaient tourner les tubes du moment grace à des 45 tours qu’elles ramenaient de chez elles. Celles qui n’avaient pas de disques à prêter n’avaient pas bien sur droit à la parole sur le choix des chansons choisies. Je me souviens pourtant avoir entendu maintes et maintes fois Eddy Mitchell s’égosiller sur " Daniela " tandis que les plus hardies s’essayait au rock. Bien sur, je les regardais fascinées, j’aurais aimé moi aussi pouvoir virevolter en rythme, mais rien à faire, je savais, pour avoir déjà essayé que je ne savais pas danser. Mes pieds s’obstinaient à ne pas vouloir suivre le son que mes oreilles recevaient et mes essais de danse ressemblaient toujours aux mouvements d’un pantin desarticulé. Très vite, je renonçais, me cantonant à la seule danse qui m’était acessible, le slow, mais qui n’avait pas droit de cité à l’Internat.
Puis, à l’entrée de la nuit, la surveillante nous intimait l’ordre de rentrer au château, chausser nos " feutres " et monter dans les dortoirs. Là, après s’être deshabillées, enfilé qui son pyjama, qui sa chemise de nuit, un passage par les lavabos d’ou s’élevaient toujours les mêmes disputes " qui m’a piqué ma brosse, ou est ma crème de nuit etc…) et retour au lit. Puis après un quart d’heure de pause, extinction des feux et silence, enfin presque car nous trouvions tout de même le temps de murmurer quelques secrets que, dans son alcove, la surveillante soulignait de quelques " Taisez-vous " impératifs arrivant même, en cours d’année, à reconnaître l’auteur des murmures intempestifs.
Puis, après une nuit de sommeil, au premier rayon de soleil, réveil de la chambrée. Bref passage aux lavabos pour un coup de peigne et un coup de gant sur le museau et direction le rez-de-chaussée pour le déjeuner. Il fallait alors faire bien attention de prendre tout ce qui nous serait utile dans la journée car il était interdit de remonter dans les dortoirs jusqu’au soir et toute digression pouvait entraîner une colle. Or nous ne rentrions chez nos parents qu’une fois par quinzaine, alors une colle, c’était l’annulation de la sortie.
Donc, en bas, petit déjeuner dans le grand réfectoire. Café, lait, tartines beurées, correct. Mais déjà il fallait se dépêcher car des cars attendaient devant le perron d’entrée.
En effet, le lycée était distant de l’internat de quelques kilomètres et nous faisons le trajet, matin, midi et soir, en autobus.
Arrivée au Lycée Marguerite de Navarre (devenu de nos jours un collège). L’établissement recevait les filles de la seconde à la terminale et aussi quelques classes commerciales (dont j’étais). Je fus d’abord stupéfaite par la multitude d’élèves, ça me changeait de mon petit train train de Saint Fargeau. Il y avait là plusieurs bâtiments, de plusieurs étages, qui abritaient tous des classes. Au début, pendant les interclasses, tout le monde courrait de tous les côtés cherchant la salle dans laquelle se tenait le cours suivant. Car, ça aussi c’était nouveau. C’était les élèves qui changeaient de classe à chaque cours. Finalement, tout rentra dans l’ordre. La topographie des lieux s’imprima dans nos cerveaux et les retards se firent plus rares.
A midi, les cars revenaient nous chercher, nous amenaient manger à Nitot, mais encore plus nombreuses car, l’internat voisin " BeauManoir " n’avait pas de cuisine et les internes venaient manger avec nous. Puis après un passage par le barraquement " loisirs " ou une promenade dans le parc quand le temps le permettait, retour en bus au Lycée.
Cette année là, une fois l’émoi des premiers jours dissipés, je pris vite mes marques. Les matières à apprendre étaient nombreuses. Le Français, l’Anglais, Histoire, Géo, Sciences, Maths bien sur mais, étant destinées au métier de secrétaires, il nous fallait aussi apprendre à maitriser des matières nouvelles comme la sténo, la dactylo, la correspondance, le droit et la comptabilité.
Notre section " commerciale " était moins surchargée que les classes normales. Cependant, nous devions, en 2 années seulement, arriver à passer notre CAP et notre Brevet Commercial (assimilé au bac G actuel). De plus, nous étions les mal-aimées du lycée et notre section était jugée de haut par les élèves qui suivaient un cycle normal, littéraire ou mathématique. Certains professeurs aussi nous considéraient comme les vilains petits canards de la couvée.
Cependant, pour moi tout alla à merveille. Les bases apprises à Saint Fargeau devaient être solides car je me débrouillais très bien en Français. A tel point que très vite, j’acquéris une certaine notoriété en faisant simultanément ma dissertation à moi, sur l’un des sujets proposés (celui qui me plaisait le plus bien sur) mais aussi celle de 2 ou 3 copines qui avaient des faiblesses en Français et à qui je passais des brouillons qu’elles n’avaient plus qu’à recopier. Comme je changeais le sujet, les professeurs n’y virent que du feu. Généralement, mes protégées remontaient ainsi leur moyenne d’autant que les sujets que j’avais traités obtenaient souvent les meilleures notes. Pour les matières comme l’Anglais, je me débrouillais pas mal quoique l’Anglais commercial me semblait un peu ardu. Concernant certaines matières comme, l’histoire, la géographie, le droit, les sciences, j’avais un avantage certain. Celui d’avoir une mémoire d’éléphant. Je lisais une ou 2 fois les cours et je pouvais les réciter mot à mot par cœur. Cela me valut d’ailleurs, en début d’année, une surveillance particulière de certains professeurs, persuadés que je trichais pendant les interros car je reproduisais mot à mot les cours. Mais vite, ils durent se rendre à l’évidence. Non, je ne trichais pas. Le seul inconvénient de cette technique c’est que ma mémoire effaçait très vite les informations mémorisés dès que je n’en avais plus besoin. Rien de grave car, un nouveau petit coup d’œil au texte et hop, tout revenait. J’avais inventé la carte mémoire avant l’heure stockant les informations dans des blocs que j’ouvrais et je fermais suivant les besoins. (Avec l’âge, certains blocs se sont effacés mais d’autres sont définitivement imprimés et je barbe parfois mon entourage en leur récitant imperturbablement les fables de la Fontaine ou une tirade du Cid par exemple) La sténo me posa un petit problème. J’avais beau faire mes gammes inlassablement pour acquérir l’automatisme, je transcrivait stoiquement le texte dicté par le professeur en signes adéquats mais après, horreur, je n’arrivais plus à relire. Vite je trouvais la parade : toujours la mémoire. Il suffisait de retenir le texte dicté, quelques signes me remettant parfois sur la voie et hop, le tour était joué. Je crois que ma prof de sténo s’était aperçue de la supercherie car, au début, elle fut assez dure avec moi, puis elle changea complètement et mystère, je devins même sa chouchou.. J’ai jamais compris pourquoi. En dactylo aussi, petit problème. J’avais beau aligner des pages de " azert-yuiop ", la vitesse n’était pas mon fort. Sans doute dû à la rigidité qu’engendrait mon corset qui perturbait tout de même un peu certains mouvements. Cependant, je finis par acquérir une vitesse de frappe honorable. Par contre, gros problème. Les maths. Déjà à Saint Fargeau, j’étais nulle mais ici, ça ne s’était pas arrangé. J’avais beau voir que le cercle 0 etait tangeant à la droite AB, impossible de le démontrer. Quant à l’algèbre, bien que je connaisse parfaitement tous les théorèmes, x et y restaient des inconnus pour moi. J’ai collectionné un certain nombre de notes honteuses pendant les interros surprises mais pour les devoirs je limitais les dégats grace à l’aide de quelques matheuses qui avaient trouvé là le moyen de me remercier d’un coup de pouce en Français. Restait la comptabilité et là, miracle. Il semblerait que le fait être nulle en maths entraine une déficience grave en compta. Mais non, ce fut tout le contraire. Je jonglais littéralement avec les débits, crédits, bilans, plans, amortissements et tuti-quanti. J’en ai conclu depuis que ce devait être génétique car le même cas s’est reproduit avec ma fille Mylène, nulle en math, géniale en compta, qui est arrivée jusqu’au DECSF pour finir prof de compta mais ça c’est une autre histoire.
Donc, je cumulais des moyennes assez honorables et mes bulletins scolaires faisaient la fierté de mes parents comme je pouvais le constater chaque quinzaine quand je regagnais le foyer familial. Au début, ces sorties étaient un événement car mon village était très mal desservi et il me fallait parfois soit finir à pied, soit compter sur la bonne volonté d’automobilistes du village qui passaient sur ma route. Puis un voisin qui travaillait à Pau accepta que je l’attende les vendredis de sortie à la sortie de son travail et il me ramenait le lundi matin simplifiant ainsi singulièremnt les choses.
La fin de l’année scolaire arriva. Il y eut une petite fête à laquelle maman assista. J’obtins pleins de prix, excellence, histoire, géo, français, compta etc…. A ma grande confusion, je dus monter sur l’estrade pour recevoir les prix, de magnifiques livres, joliment reliés, qui récompensaient mes efforts et que je n’ai jamais lus tant ils étaient ardus. Je passais, haut la main dans la classe supérieure et je pouvais enfin profiter des vacances à venir.
Les vacances, par contre, ce n’était pas trop le pied. D’abord, le curé du village avait eu l’idée de faire une kermesse afin de récolter de l’argent pour acquérir une télévision (la première du village) qui serait communale. Les jeunes furent donc sollicités pour faire un spectable. Il y avait des danses (pas moi évidemment), une pièce de théatre dans laquelle on m’essaya dans plusieurs rôles mais je ne brillais décidément dans aucun et du finalement m’attribuer un mini-role ou je faisais un aller retour sur scène en m’écriant " oh là là ". Malheureusement, le jour de la kermesse, je trouvais le moyen de m’empêter dans mon costume et manquais de me casser la figure en public. Cependant, l’argent récolté par les divers stands et festivités permis d’acheter le poste TV (en noir et blanc revez-pas) Il fut installé au presbytère, dans une salle gracieusement prêtée par Monsieur le Curé. Le poste tronnait sur une petite estrade et des chaises et des bancs étaient disposés devant permettant à chacun d’admirer l’ORTF.
Très vite, cette pièce devint le lieu de rendez-vous très prisé de tous les jeunes du village et même de ceux des villages alentour. On y venait bien sur pour voir " la piste aux étoiles " ou " au théatre ce soir " ou encore " l’étape du tour de France " mais on y venait surtout pour se rencontrer. Laissant les chaises de devant aux adultes, les jeunes, filles et garçons, s’aggutinaient au fond de la salle et profitaient de l’obscurité nécessaire pour tenter des approches plus ou moins suivies de succès.
En plus, il y avait les bals du dimanche auxquels, Ginette et moi, désormais jeunes filles reconnues, ainsi que Madeleine de Paris, toujours en vacances l’été, avions le droit d’aller à condition toutefois que le garçon (le frère en général d’une copine du village) ait reçu l’agrément de maman et papa. Bien sur, il fallait d’abord demander la permission. Maman disait toujours : " Allez demander à votre père " ce à quoi Papa répondait : Et votre mère, qu’est-ce qu’elle en dit….. Finalement, l’autorisation étant donnée, nous partions joyeusement après avoir écouté les conseils maternels et promettant de rentrer avant minuit.
En fait, j’aimais aller au bal mais arrivée, commencait une sorte de supplice. Bien sur, gracieuse, agile et ne manquant pas de répartie, Ginette avait beaucoup de cavaliers. Elle dansait à merveille, que ce soit le rock, le twist ou le cha-cha. Madeleine, auréolée de son statut de Parisienne avait aussi un énorme succès et moi, je restais là, à me tortiller sur ma chaise, attendant que quelqu’un veuille bien m’inviter. Je m’inquiétais surtout de ce que pouvait penser les autres de mon insuccès. Il m’arrivait même de me balader dans la salle pour qu’on ne remarque pas que je faisais tapisserie, le lot des vieilles filles à venir. Parfois, un courageux venait me demander à danser. La encore, complètement paniquée, je me mélangeais les pédales et finissait par décourager le malheureux. Donc, je ne dansais strictemernt que les slows, quand on voulait bien me le demander. Mais les slows avaient mauvaise réputation. En général, c’était la danse ou l’on " frottait ". Or je n’étais pas très adepte de cette pratique et passais vite pour une " sauvage " au contraire de Ginette qui cumulait les flirts.
Pourtant, cette année là, j’eus un amoureux. Je ne sais pas ou je l’avais rencontré. Dans un bal surement. Il habitait un village voisin et pendant quelques semaines, il vint me voir, le soir, à la tombée de la nuit. Je lui donnais rendez vous sur la route qui conduisait chez mon oncle ou je portais le lait chaque soir. Il m’attendait avec son scooter et nous échangions quelques baisers et quelques serments. Oh pas plus bien sur. Puis, un jour, j’attendis, il ne vint pas, il ne vint plus. Exit de mon bel amoureux. Le pauvre, je sus bien plus tard qu’il avait eu un accident en revenant d’un de nos rendez-vous. Il avait dû être hospitalisé et avait perdu l’usage d’un de ses bras. Depuis, je n’ai jamais eu de nouvelles.
Et voilà, de bals en soirés TV, l’été coula doucement. En plus, surprise, un jour, ma mère nous annonça que, bientôt nous allions avoir un nouveau petit frère ou petite soeur. Il est vrai qu’elle avait pas mal grossi mais jamais nous n’avions pensé qu’à leurs ages nos parents pouvaient encore faire ça. D’ailleurs eux aussi se trouvaient vieux pour avoir un enfant. Ils avaient presque la quarantaine ! ! ! !
Comme le moment de regagner l’internat était bientôt venu, un jour, maman m’accompagna à Pau pour chercher les nouveaux livres scolaires. Dans l’après-midi, ayant fait toutes nos courses et le car pour chez nous ne repartant qu’en fin d’après midi, nous décidames d’aller au cinéma. Un peu au hasard, nous entrames dans une salle qui diffusait un film. Malheureusement, quelques minutes après le début de la projection du film, les images devinrent assez violentes. Un médecin enlevait les yeux à une jeune fille pour je ne sais quoi en faire. Dans l’ombre, maman me balbutia : Ca va pas, je supporte pas, le bébé bouge…. Je la suivis et nous attendimes le bus dehors. Jamais nous ne reparlames de cet incident mais je sais que nous y pensions toutes les deux car, quelques temps plus tard, alors que j’avais regagné l’internat, j’eus une permission spéciale pour aller voir ma mère qui venait d’accoucher à la Maternité de Pau (La première fois sur les 5 enfants, qu’elle n’accouchait pas à la maison). Je pénétrais dans la chambre, très intimidée, je jettais un regard interrogatif sur le bébé qui reposait dans le berceau et maman me dit "Non, t’inquiètes pas, elle n’a rien. ". Elle m’avoua s’être fait du souci pendant toute la fin de la grossesse à cause de ces images et dès qu’elle avait été seule avec le petit bout de chou, elle l’avait entièrement deshabillé pour vérifier que rien ne manquait et que tout était OK.
Oui, tout était OK et Dominique, ma petite sœur, venait de naître. Nous avions presque 20 ans d’écart.
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